Digressions festives et normandes sur Noël… ou plutôt Noué, si vous préférez !

Je me garderai de me lancer dans une polémique étymologique. D’aucuns soutiennent pourtant que Nųhjól [nûhr’îwol], terme d’origine anglo-normande et signifiant « nouvelle roue », surnom de la planchette servant de support visuel pour se remémorer les divinités nordiques, pourrait être à l’origine de la dénomination de notre fête actuelle, Noël. Mais bon, c’est la trêve des confiseurs, et je souhaite donc simplement vous inviter à une petite balade normande de Noël.

Dans ma région d’adoption, la Normandie, le Père Noël est appelé « Barbassionné », ancien nom d’un génie barbu et… malfaisant (à l’origine). Mais ce n’est pas de ce personnage omniprésent dont nous allons parler, évoquons plutôt une sympathique tradition familiale normande. Mais avant de commencer une veillée, il faut toujours chanter…

Un chant de Noël normand : Rudolf lé chèr au rouoge nez

Rudolf lé chèr au rouoge nez
Avait l’nez bein rouoge et long
Et si ou l’viyez achteu
Ou direz bein tchi ‘n a deux d’gouts!

Le p'tit renne au nez rougeTouos les autres pétits chèrs
Soulaient rithe et en faithe du fanne –
I’n’laissaient pas pouorre Rudolf
Jouer auve ieux et jouer lus gammes.

Mais eune belle serveille dé Noué
Papa Noué vint en disant
« Rudolf au nez rouoge et bé –
Vint m’aidgi auve les présents »

Achteu touos les chèrs l’aiment bein,
Et touos ieux lus mettent à braithe:
« Rudolf, lé chèr au rouoge nez
Ch’est qu’tu fais eune belle histouaithe! »

Un chant « chiné » sur le site Jeune Normandie.

La tradition de la bûche de Noël en Normandie

Pendant longtemps en Normandie, notamment dans le Pays de Caux, le Pays d’Auge et sur les plages comme à Barfleur, des feux étaient allumés en extérieur. Mais c’est une coutume normande plus intimiste que je voudrais évoquer (qu’on trouve aussi notamment en Lorraine, Bourgogne et Berry).

Depuis plusieurs siècles, lors de la veillée de Noël, on fait brûler une très grosse bûche appelée tréfeu ou  tréfouet, du latin tres foci, « trois feux », car elle devait brûler trois jours durant.
En Normandie, la bûche, souque, chouquet ou chuquet était installée par le père de famille. Louis-Antoine-François de Marchangy (1782-1826), magistrat et littérateur, député sous la Restauration, évoquait cette tradition en ces termes :

Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à l’endroit du logis où, l’année précédente, à la même époque, ils avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives.
L’aïeul les pose dans ce foyer et tout le monde se met à genou en récitant le Pater. Deux forts valets de ferme apportent lentement la bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche 1ere, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable cérémonie.
La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse trouver dans la forêt, c’est la plus forte partie du tronc de l’arbre ou, le plus souvent, c’est la masse de ses énormes racines, qu’on appelle la souche ou la coque de Noël.
À l’instant où l’on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un coin de l’appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des présents, et, tandis qu’ils prient, on met à chaque bout de cette souche des paquets d’épices, de dragées et de fruits confits.

Noël en Normandie - Carte Postale

Autres traditions et superstitions de Noël en Normandie

G. Dubosc évoquait déjà en 1898 (dans le Journal de Rouen du 25 décembre), la disparition progressive de l’usage de la bûche de Noël – sans savoir peut-être qu’elle allait devenir le dessert emblématique de cette fête familiale. Il précisait toutefois dans son article :

Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l’heure de la messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l’énorme bûche éclairant de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la hotte de la cheminée. C’est assis, devant son brasier, qu’on restait jusqu’au moment où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se célébrer la Messe des bergers. C’est devant l’âtre rougeoyant qu’on se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont transmises jusqu’à nos jours : et les pierres tournantes, comme celles de Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois pendant la nuit de Noël ; et les trésors qui ne se découvrent que lorsqu’on sonne le premier coup delà messe nocturne ; et les feux follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien d’autres contes fantastiques.

Et dans la nuit de Noël, le petit Jésus venait déposer dans les chabots (sabots) de tous les jours, la chabotée de Noël, composée de pommes, oranges, et de coffins de doudous. 1

J’aime aussi beaucoup la tradition disparue de la pelote 2, mais rien ne vaut quelques bonnes superstitions…

Superstitions de Noël normandes

Deux superstitions trouvées sur le site Jeune Normandie, (d’après le Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires (1856), par l’Abbé Migne). Le site Croyances Populaires cite d’autres superstitions de Noël, puisées à la même source.

  • Les Normands étaient persuadés qu’un morceau de pain qui a été béni durant les fêtes de Noël, préserve des chiens enragés ; mais si l’on donne de ce pain à ceux qui ne le sont pas, ils le deviennent aussitôt.
  • On dit aussi en Normandie que tous les animaux se mettent à genoux pendant la célébration de la messe de minuit; mais il serait bien dangereux d’aller dans l’étable pour le vérifier, parce que ces animaux ne manqueraient pas de se ruer sur vous et de vous mettre en piteux état.

Recettes de Noël normandes, dont une bûche…

Le dindonneau à la Normande

Une recette dénichée sur le site… belge labonnecuisine.be, qui la présente comme une alternative « sympa » à la traditionnelle dinde, pour une petite famille.

Ingrédients :

Le Petit Journal illustré du 27 décembre 1908 - Marché normand

  • 1 dindonneau de +/- 2kg ½
  • 2 petits-suisses
  • 8 pommes Golden
  • 100 gr de beurre
  • 1 petit verre de Calvados
  • set et poivre du moulin

Préparation du dindonneau à la Normande :

  • Épluchez et râpez 2 pommes.
  • Mélangez-les avec les petits-suisses, un peu de sel et du poivre.
  • Farcissez le dindonneau avec ce mélange.
  • Enduisez le dindonneau de beurre, salez et poivrez-le.
  • Faites-le cuire à four chaud, ( comptez +/- 40 à 50 minutes par kg ).
  • Épluchez les pommes et coupez-les en quartiers.
  • Faites-les dorer dans le reste de beurre en prenant soin de les retourner délicatement pour ne pas les écraser.
  • Faites chauffer l’alcool et versez-le flambant sur les pommes.

Servez le dindonneau découpé, entouré des pommes et accompagné de .croquettes ou de pommes duchesse.

Bûche de Noël au Grand-Marnier

Proportions pour 8 personnes : 75 g de sucre en poudre – 75 g de farine tamisée – 4 jaunes d’oeufs – 3 blancs d’oeufs – 25 g de beurre fondu – 1 verre à liqueur de Grand Marnier.

Mélanger avec une spatule de bois, dans une terrine, le sucre et les jaunes d’oeufs.
Travailler énergiquement jusqu’à formation de crème prise, mais pas trop épaisse.
Ajouter aux blancs une pincée de sel et battre en neige très ferme ; les incorporer en deux fois (ainsi que la farine) aux jaune, et ajouter en dernier le beurre fondu, à peine chaud.

Beurrer une plaque à pâtisserie et un papier blanc ; poser celui-ci sur la plaque et garnir de la pâte sur une épaisseur de 1 cm 1/2.
Mettre au four 7 à 8 minutes. Retourner le biscuit sur une serviette ou sur du marbre et laisser refroidir.

Retirer la plaque et le papier ; imbiber légèrement de « Grand Marnier ». Recouvrir la surface d’une couche de crème au beurre au « Grand Marnier », rouler, couper les extrémités en biais.
Garnir une poche à pâtisserie, munie d’une douille dentelée de crème au beurre, décorer le dessus de la bûche et présenter sur une plaque en pâte sucrée cuite.

La recette se conclut ainsi : Tout lecteur qui en fera la demande à la Maison MARNIER LAPOSTOLLE […] recevra la brochure des « Recettes au Grand Marnier » à titre gracieux. Mais comme cette recette est extraite du bimestriel « La France à table » de décembre 1963 sur le département de la Manche, je ne suis pas sûr que l’offre soit encore valable…

Un dernier cantique de Noël normand

J’ouïs les belles clioches du Jour dé Noué
sonner l’vièr chant du temps pâssé.
Ches bouôns vièrs mots èrsonnent acouo:
« Paix sus la tèrre, bonheu ès gens ».

Et j’pensis coumme, à sinne dé jeu,
touos les cliochièrs du monde d’achteu
sonnent lus doux m’sage d’avaû les âges:
« Paix sus la tèrre, bonheu ès gens ».

Cantique que vous pouvez dans son intégralité, et même écouter, toujours sur le site Jeune Normandie.

 

Wæh Nųhjól !

Joyeux Noël !

 

1. Extraits de « Hommes et traditions populaires en Normandie » (Ed. Martelle, 1998) de Catherine Grisel et André Niel :

Dans le Vexin à la messe de minuit les bergers apportent un agneau blanc pour appeler la protection divine sur leur troupeau. Dans le Pays de Caux les hommes apportent les couronnes de pain bénit avec les roses de Noël, le houx et le laurier. En tête du cortège on trouve le berger communal. La manifestation sera reprise par les garçons du village qui offraient le pain bénit. Trois d’entre eux se déguisaient en rois mages.
Dans les foyers brûle la bûche de Noël, elle devait brûler au retour de la messe. Les tisons sont récupérés pour protéger la maison des accidents. Cette bûche de Noël est le vestige d’une coutume antérieure, les feux de joie par exemple pour célébrer la fête du solstice d’hiver ou encore en l’honneur du soleil.
A Barfleur, on allumait un traditionnel feu sur la plage. Cette pratique de feux se retrouve aussi dans le Pays de Caux, le Pays d’Auge ou à Rouen à la veille de Noël.
Au cours de la nuit de Noël, la maîtresse de maison guettait le son des cloches. Au moment du Te Deum, elle balayait le pavé du feu et déposait un à un douze grains de blé sur la surface brûlante. Si le blé sautait bien le mois cité en même temps, apportait du blé cher, s’il brûlait sur place les prix seraient bas et s’il sautait et éclatait en même temps le blé apporterait richesse au mois qui lui avait été attribué.
Dans la nuit de Noël les fidèles posaient sur leurs fenêtres des coquilles ou des colimaçons avec huile et mèche.

2. Extrait de l’article Noël (Veille de) : jeux, divertissements et réjouissances du site la France pittoresque (d’après « La nuit de Noël dans tous les pays » paru en 1912) :

Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au Mesnil-sous-Jumièges et à Yville. La dernière mariée de l’année – et c’était à qui se marierait la dernière pour avoir cet honneur -, en présence de toute la paroisse assemblée, jetait par-dessus l’église une boule ou une pelote où était enfermée une somme d’argent. Chacun faisait ses efforts pour s’en emparer. Or, pour en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le porteur, lui criait : « Lâche la pelote », et de nouveau la pelote était lancée. Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois l’heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s’en mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C’était un talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder. Le supplément du 25 décembre 1898 du Journal de Rouen rapporte que tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries qui s’ensuivaient, l’étaient moins, et, en 1866, on a supprimé définitivement cette originale coutume normande.

 

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Une réponse à Digressions festives et normandes sur Noël… ou plutôt Noué, si vous préférez !

  1. Leblond dit :

    Bien!! le Wæh Nųhjól ! « Joyeux Noël ! » en vieux cauchois…

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